Vicky Ntetema, Sous le même soleil

 

TANZANIE / Vicky Ntetema, journaliste, se bat au sein de l’ONG Under the same sun pour protéger les personnes albinos qui, sous couvert de croyances, sont mutilées voir massacrées. 

Retour sur votre parcours
Après Londres et ma carrière de journaliste à la BBC, j’ai décidé de m’installer en Tanzanie en 2007. Cette époque était marquée par la découverte de meurtres macabres. D’anciennes croyances ayant refait surface, les personnes atteintes d’albinisme étaient supposées détenir des pouvoirs magiques. Considérées comme des fantômes, elles étaient alors mutilées au profit du trafic d’organes. Les sorciers avaient l’habitude de dire que des parties de leur corps pouvaient être utilisées dans la sorcellerie, que ça apporterait richesse, gloire, allant même jusqu’à affirmer que cela permettrait aux politiciens de gagner les élections.
Déjà avant la diffusion de mon reportage sur les chaînes tanzaniennes et internationales – par le biais de la BBC World Service, je recevais des menaces de mort, qui ne se sont pas atténuées par la suite… J’ai dû me cacher et fuir à maintes reprises pour rester en vie. Les personnes qui travaillaient avec moi étaient terrorisées, plusieurs d’entre elles ont eu leurs membres entaillés. Alors que j’enquêtais sur de terribles violations des droits humains, beaucoup ont fermé les yeux, me faisant passer pour la personne à damner. J’ai même été plusieurs fois réprimandée et condamnée par les politiciens et les officiers de police…
Puis, ce fut au tour du ministre de l’Intérieur de me blâmer : pour avoir terni l’image de la Tanzanie, j’étais devenue l’ennemi public n°1 ! Alors que je signalai les menaces de mort que je recevais, la police m’a averti qu’elle ne pouvait tout simplement pas me protéger. J’ai alors vécu dans la clandestinité, j’ai dû me cacher, mais je n’ai jamais renoncé à mes objectifs : dénoncer les mythes et croyances qui justifiaient ces terribles massacres.

Vicky Ntetema - © Sameer Kermalli

© Sameer Kermalli

Quels défis avez-vous rencontré ?
Lorsqu’une société adhère à une croyance comme celle-ci, briser les traditions, aussi nuisibles soient-elles, est très difficile… La population pense que les albinos étant des fantômes, ils ne meurent pas, ils disparaissent, simplement… Les parents d’enfants atteints d’albinisme sont également considérés comme des personnes maudites et subissent aussi des discriminations de la société.
Parmi les challenges auxquels j’ai dû faire face, il y a eu celui où même les membres de ta propre famille commencent à remettre en cause mon projet. Ce fut le cas de mon frère qui n’a pas compris mon travail, mais ma mère m’a fait confiance et a incité mon frère à me soutenir parce que j’agissais ainsi pour le bien de la société.

Vos succès ?
Il y a eu plusieurs réussites : des enfants qui sont maintenant à l’école et qui se débrouillent merveilleusement bien, un fonctionnaire qui a été élu au gouvernement… Il y a même une femme qui a perdu ses membres, mais qui est, aujourd’hui, capable de tricoter des pull-overs grâce à des prothèses !
Mon plus grand succès reste néanmoins un documentaire qui a été tourné ici en Tanzanie par l’organisation pour laquelle je travaille, Under the same sun (UTSS – Sous le même soleil).
Diffusé dans trois langues différentes, ce documentaire a été montré à travers l’Afrique. Il y aussi le guide récemment lancé, visant à sensibiliser les parents, les infirmiers et les enseignants sur la façon d’élever et s’occuper d’un enfant atteint d’albinisme. Avec l’aide de ministère de la Santé et des Affaires sociales et aussi du ministère de l’Éducation et de la formation professionnelle, ce documentaire est devenu une source d’apprentissage en ce qui concerne l’albinisme.
Un dernier succès remarquable est la collaboration entre UTSS et le Centre de formation régional de dermatologie (CRDF) qui a abouti à la production de crème solaire locale pour les personnes atteintes d’albinisme !

Comme êtes-vous perçue pour votre communauté ?
J’ai été appelée mi-homme mi-européenne, seulement parce que je me suis soulevée, non seulement pour mes droits, mais aussi pour ceux qui ne pouvaient pas se rebeller. On m’a dit que je n’étais pas une femme normale parce que je n’avais pas peur des sorciers : “Tu ressembles à une femme, mais tu parles et fais des choses comme un homme”.
Ma seule crainte, c’est quand je sens que je peux dire des choses qui peuvent causer des dommages à ceux que je veux protéger, alors seulement à ce moment, je me mords la langue et me tais.

Pour finir, un mot pour les autres femmes ?
Ne vous voyez pas comme une femme, mais plutôt comme un être humain. Soyez prêtes à vous battre pour les droits des sans-voix, soulevez-vous pour ce en quoi vous croyez. Votre confiance en vous et votre estime de vous-même sont votre pouvoir ! N’hésitez pas à demander de l’aide et ne vous inquiétez pas de ce que la famille, la société ou vos confrères vont penser de vous !

Femmes en résistance en Tanzanie

Dans le cadre de l’exposition Femmes en résistance présentée à l’Alliance française de Dar es Salam, en Tanzanie, nous vous proposons de découvrir des “Tanzaniennes en résistance” mises en lumières aux côtés des photographies de Pierre-Yves Ginet.

Un feuilleton à suivre pendant les semaines à venir. Ceci avant la prochaine étape de l’exposition, au Burundi, le 7 mars prochain.